Messager de saint'Antoine

Il y a soixante ans...

Guernica

Juliette Savary Guernica

Dimanche, 26 avril 1937. Ce jour-là, la paisible petite bourgade de Guernica est bombardée pendant plusieurs heures. Le bilan est lourd: 1654 morts et 880 blessés. Certes, l’Espagne est plongée dans une terrible guerre civile, mais Guernica ne semble présenter aucun intérêt stratégique... Alors, qui a ordonné ce bombardement, et pourquoi? Aujourd’hui, soixante ans plus tard,l’Espagne se souvient de Guernica.

Ce dimanche, jour de marché, la foule est nombreuse sur la place de Guernica, petite localité de la province basque de Biscaye, située dans une vallée verdoyante, à dix kilomètres de la mer. Une petite ville ordinaire, peuplée de 7 000 habitants, mais dotée d’un caractère hautement symbolique et célèbre depuis des temps immémoriaux comme le symbole des libertés basques. C’est à Guernica, sous un chêne séculaire, que les monarques espagnols s’engageaient à respecter les privilèges et les droits particuliers du peuple basque. C’est sous ce chêne que, depuis le début du moyen âge, les assemblées populaires se réunissent tous les deux ans.

Une action aussi impitoyable qu’inattendue. Ce dimanche 26 avril, la place du marché est noire de monde. Les paysans venus des hameaux voisins affluent avec leurs bêtes, leurs volailles et leurs provisions pour vendre aux citadins les produits de leur travail. Apparemment, un dimanche comme les autres en temps de paix, et pourtant la guerre est proche. Le front n’est qu’à une trentaine de kilomètres et on peut entendre le bruit des canons.

Soudain vers 16 heures, les cloches de la ville tintent à coups redoublés. C’est le tocsin qui donne l’alarme. La ville n’a pas de sirène car elle n’a encore jamais été attaquée. «Dix minutes plus tard, écrit Léo Palacio, reporter en Espagne dès juillet 1936, des avions au fuselage élégant, rapides comme l’éclair, surgissent au ras des montagnes. C’est la première fois que les paysans et les citadins voient ces engins de guerre marqués sur les empennages de la croix noire de Saint-André, distinctive de l’aviation franquiste. Ce sont les He-III, tout frais sortis des usines Heinkel, qui débouchent des nuages et foncent en piqué sur les places et les rues étroites de la bourgade, larguant des bombes et lâchant des rafales de mitrailleuses. Puis s’est le vrombissement plus sourd des trimoteurs Ju-52, dont les soutes à munitions libèrent des chapelets de bombes explosives et incendiaires. Les habitants qui tentent de gagner les champs sont impitoyablement mitraillés. Le massacre se poursuivra jusqu’à la tombée de la nuit avec des bombes incendiaires au phosphore. Les effets brisants et soufflants des bombes de 500 kilos furent épouvantables. Les sauveteurs ont retiré des ruines 1654 morts et 889 blessés. Par un miracle, qui aux yeux du peuple basque est devenue symbolique, le Parlement et le chêne séculaire furent épargnés.»

La Guerre Civile espagnole. Au milieu des années trente, l’Espagne est encore un pays européen fort en retrait par rapport au reste du continent. On ne connaît de lui que les «toros», le flamenco, l’Inquisition, et les trésors de l’Alhambra. Mais en juillet 1936, la péninsule ibérique fait irruption sur le devant de la scène internationale.

Le 17 juillet, un groupe de généraux, parmi lesquels Francisco Franco Bahamonde, âgé de 44 ans, entre en rébellion contre le gouvernement de la République. Les militaires sont fermement décidés à aller jusqu’au bout et refusent toute concertation avec le pouvoir en place. «De prime abord, explique l’historien Gabriele Ranzato, il ne s’agit que d’un banal pronunciamiento (1) dans une histoire espagnole qui en compte beaucoup.»

Cette fois, c’est différent. Ce «golpe», ce coup d’Etat normalement voué à l’échec, se transforme rapidement en une sanglante guerre civile, opposant d’une part les militaires rebelles ou «Nationalistes» et d’autre part, les «Républicains», partisans restés fidèles à la République élue démocratiquement. Les militaires recevront l’appui immédiat de deux pays fascistes, l’Allemagne de Hitler et l’Italie de Mussolini. Le communiste Staline s’engage alors aux côtés des Républicains, de même que, plus timidement, la France et la Grande Bretagne. «L’appui donné par l’Allemagne et l’Italie à une rébellion militaire contre un gouvernement démocratiquement élu a, pour l’opinion publique mondiale, transformé l’événement en attaque du fascisme contre la démocratie», écrit Ranzato.

Des milliers de volontaires étrangers, des hommes de tous les niveaux sociaux, portés par les mêmes idéaux, venus d’une cinquantaine de pays différents, affluent vers l’Espagne pour lutter avec les Républicains. L’intervention de ces volontaires dans le conflit espagnol s’explique aisément: depuis le 19e siècle, nombreux sont les affrontements qui éclatent au nom de l’indépendance nationale et contre l’absolutisme.

C’est une sorte d’idéal «transnational», dépassant les frontières, qui entraîne ces volontaires vers l’Espagne pour défendre la démocratie – et même le communisme considéré par beaucoup à l’époque comme la plus haute forme de démocratie – contre le fascisme, une idéologie dynamique et très en vogue.

Très vite, durant la guerre civile, tribunaux militaires d’un part, tribunaux populaires d’autres part, enchaînent dans l’un et l’autre camp, répressions, représailles, condamnations à mort en série, procédures sommaires, simulacres de justice, massacres organisés...

Il y eut le massacre, organisé par les Nationalistes, en août 1936, sur la Plaza de Toros de Badajoz, où trois à quatre mille soldats furent fauchés à la mitrailleuse.

Il y eut l’assassinat, organisé par les Républicains, de deux mille prisonniers politiques lors d’un transfert d’une prison à une autre. Ils ont été abattus à coups d’armes automatiques puis enterrés dans des fosses communes.

Le bombardement de Guernica appartient à la même catégorie de massacres organisés.

« Ce sont les Rouges », dira le général Franco... Dimanche 26 avril 1937. Une des pages les plus dramatiques de la guerre civile espagnole vient de s’inscrire dans le sang, le feu, les hurlements des civils terrifiés et la stridence de bombes. Le fait qu’aucun correspondant étranger ne se trouve à Guernica pendant le raid favorise la naissance d’une polémique et permet au général Franco de mentir pendant des années en maintenant la thèse de la destruction de la ville par les «Rouges» eux-mêmes à des fins de propagande. Cette thèse étant bien entendu violemment contestée par les Républicains!

Mais en 1948, Goering, ancien maréchal du Reich, avoue au procès des criminels de guerre à Nuremberg: «Nous avons employé la ville comme un terrain d’expérience. Nous ne pouvions pas faire autrement. De telles expériences ne pouvaient être mises à exécution ailleurs.»

Et en 1971, un compte-rendu du colonel Bande, chef du Service historique du ministère de la Défense, prouve incontestablement que ce sont bien des avions du type «Heinkel» et «Junker» de la Légion «Condor» – une escadrille allemande qui a participé à toutes les opérations aériennes de la guerre – qui a bombardé Guernica, et non les troupes républicaines.

Si l’on est sûr aujourd’hui que ce sont bien les Allemands qui ont bombardé Guernica, on ignore toujours s’il s’agissait d’une initiative allemande, comme le prétendent les Franquistes, ou si l’ordre émanait de Franco lui-même.

Une expérience terrifiante. Une initiative allemande semble improbable car les militaires allemands opérant en Espagne n’agissaient que sous ordre exprès de Franco. L’opération aurait donc été ordonnée par Franco? Il semble bien que oui, mais il n’y a pas de preuves formelles. «Il est impossible, écrit Ranzato, en l’état actuel de la documentation, de donner un avis définitif. Il est vrai que Franco n’était pas en position de se dissocier publiquement d’une initiative allemande – et que le fait qu’il ne l’ait pas fait ne prouve pas sa responsabilité dans le bombardement meurtrier. D’un autre côté, il n’existe pas, de sa part, l’ombre d’un reproche adressé aux Allemands dans les documents diplomatiques, ni d’indications concrètes selon lesquelles il y aurait eu d’autres initiatives autonomes de la part de l’aviation allemande en Espagne.»

La ville était-elle un objectif militaire? Entrait-elle dans le plan d’action de l’armée franquiste pour conquérir le pays basque? C’est improbable. Guernica n’avait qu’une faible importance stratégique. A part le pont sur la Mundaca – qui a été épargné par les bombes – il n’y avait là ni installations militaires, ni industries de guerre, seulement une petite fabrique de pistolets. La ville n’était qu’un modeste nœud de communications et n’avait aucune défense militaire antiaérienne. Si le bombardement de Guernica ressemble à une opération de guerre, c’est en réalité une action punitive et terroriste, un acte intentionnel d’extermination et de destruction d’une ville servant de terrain d’expérience. « C’est là un exemple, le premier, de ce que l’on peut considérer comme l’expérience la plus terrifiante de la Seconde Guerre mondiale, conclut Ranzato. C’est en effet la méthode que la Luftwaffe poursuivra dans les années à venir avant que les civils allemands ne deviennent à leur tour les victimes d’une guerre d’extermination que leurs dirigeants avaient mise au point à deux mille kilomètres de chez eux, à Guernica. »

Prélude à la Seconde Guerre mondiale... En avril 1939, les Nationalistes prennent la ville de Madrid et, avec la capitale, toutes les autres villes «rouges» des républicains. La guerre est finie. «Mais, écrit Max Gallo, la chute de Madrid, la fin de la guerre, la victoire de Franco et des Nationalistes, n’est-ce pas comme si une Espagne avait fait prisonnière et désarmé une autre Espagne? C’est la fin d’un premier combat, dans un long affrontement qui ne fait que commencer et qui va embraser toute l’Europe de 1939 à 1945.»

La guerre d’Espagne peut être vue sous deux angles. D’une part, cette péninsule en marge de l’Europe s’est transformée en un gigantesque théâtre où s’est joué «le premier conflit militaire entre grandes idéologies et principales options politiques du 20e siècle: démocratie libérale, fascisme et communisme. Durant trois ans, l’Espagne semble un champ clos où se joue avant l’heure le drame de la Seconde Guerre mondiale.»

D’autre part, la guerre d’Espagne demeure avant tout une guerre civile, dans laquelle s’affrontent deux Espagne: «L’une rurale, nationaliste et catholique; l’autre citadine, républicaine et laïque jusqu’à l’anticléricalisme.»

Comme toutes les guerres civiles, elle est sanglante et sans merci avec son cortège d’horreurs dans les deux camps. Après trois longues années de combats violents, la guerre se termine en mars 1939 avec la victoire des militaires, lorsque les troupes du Général Franco entrent dans Madrid. L’Espagne s’enfonce alors pour des décennies dans la dictature franquiste.

Juliette Savary

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(1) Gabriele Ranzato, La Guerre d’Espagne, Firenze, 1995.

Pronunciamiento: «Le coup d’état militaire du 17 juillet 1936, écrit Ranzato, s’intègre parfaitement dans la tradition espagnole des pronunciamientos, une tradition d’intervention des militaires dans la vie politique du pays pour en modifier le cours. Depuis 1814, date du premier pronunciamiento du général Espo y Mina contre l’absolutisme de Ferdinand VII, jusqu’en 1936, on ne compte pas moins de 52 tentatives de pronunciamiento!»

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Guernica, par Pablo Picasso

Peu de temps avant le début de la Guerre civile, le gouvernement espagnol avait demandé à Picasso de réaliser une peinture pour le pavillon de son pays à l’Exposition Universelle qui devait avoir lieu à Paris en 1937. Lorsque l’artiste se mit au travail, les bombes allemandes venaient de s’abattre sur Guernica, et c’est ainsi qu’il prit comme sujet les horreurs de la guerre inspirées par la destruction de la ville, réalisant ainsi ce que l’on considère unanimement comme son chef d’œuvre.

A la fin de l’Exposition, la toile prit le chemin du Musée d’Art moderne de New York, qui l’abritera, selon la volonté de Picasso, jusqu’à la mort de Franco. Le peintre, qui l’avait offerte à son pays, avait en effet décidé que l’Espagne ne la posséderait que lorsqu’elle ne serait plus sous le joug de la dictature. Le 10 septembre 1980, le Musée du Prado accueilli solennellement la célèbre peinture.


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